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La pomme d'amour
L'appartenance de la tomate à une famille de plantes réputée pour sa toxicité, ainsi que la couleur rouge du fruit, poussèrent, dès le début, à la comparaison avec les menstruations des femmes. Au Moyen Age, on pensait que c'était du venin qui s'échappait ainsi du corps des
femmes. Pour Paracelse, le sang des femmes est une ordure « qu'aucun poison sur terre ne
peut égale! en puissance ». Mais ce sang était également considéré comme un aphrodisiaque et entrait, avec le sperme, dans la composition de la plupart des recettes de philtres d'amour. Dans la bible, il est déjà précisé que« les filles qui veulent s'attacher les hommes doivent leur servir, mêlé aux plats, leur sang séché et réduit en poudre ».
Dès son apparition dans nos contrées,la tomate va donc être appelée pomme d'amour. Ce
nom est resté dans le langage usuel des Anglais love apple et, des Allemands liebesapfel. Ce nom
poétique ne fit cependant jamais oublier qu'elle était le fruit du sang pernicieux. Dans son dictionnaire érotique édité à la fin du XIX siècle, Alfred Delvau remarque l'expression argotique
« Écraser ses tomates », utilisée par les femmes, pour « avoir ses règles ». En Provence, au
Début du XX siècle, la tomate avait encore la réputation de ragaillardir les mâles épuisés d'amour. Le symbolisme de la tomate, «pomme d'amour », est parvenu jusqu'à nous et a inspiré quelques écrivains. Joseph Delteil relme! dans Choléra, sa rencontre, en 1923 à Pampelune,
avec un amateur de tomates: « L'homme me servit des œufs à la poêle et des tranches de jambon. Quant à lui, il s'assit en face de moi, à la grosse table de chêne, et se mit à manger en désordre des tomates crues. fi les saisissait dans ses mains, les partageait en deux avec son coutelas, les saupoudrait de sel, de poivre, d'ail et de clous de girofle, et les avalait d'un trait. fi les préférait grosses, épaisses à triple menton, toutes pâmées, toutes lourdes, comme des hanches. La chair des tomates est énorme et sensuelle. Elles sont humides de jus et d'humeurs écarlates, ivres de vinaigre et de sucre. Ô tomates mûres, vous êtes la joie du monde et la volupté des intestins. Votre chair âcre et molle est nourrissante comme des seins, rose comme les pubis. Sous une peau transparente pareille à une paupière, vous cachez et tour à tour vous montrez une substance pure et pesante, une sorte de pâte mondiale, un éther rouge tout constellé de graines ou d'astres. Vous êtes des systèmes solaires, ô tomate, des systèmes solaires et des .ventres de femmes, des ventres de femmes et les cervelles de la Terre. Vous recelez en vos flancs les rouges les plus épais et les pourpres les plus écarlates. Ô tomates cardinales, qui sentez le Pape, le Soleil et le Mikado, tomates qui êtes l'essence et la bile du Grand Pan, tomates qui avez la densité de l'or et le volume des cœurs, vous êtes autrement belles, autrement désirables qu'une âme, ô tomates! ».
Choléra, Œuvres complètes, Éd. Grasset.